A quoi rêvent les chiens…

 

Le chien jappait dans son sommeil. Plutôt il poussait des gémissements bas, la gueule fermée, pendant que ses pattes arrières battaient le vide.  Il n’avait pas de race définie, croisement improbable entre un labrador, un teckel et un griffon, bas, poilu, très vieux ; le plus clair de son existence se cantonnait à un panier informe, couvert de poils noirs où il semblait heureux. Mais est ce que les animaux connaissent la notion de bonheur ? Est ce que même au-delà de l’instant ils ont conscience du temps qui passe ? Est ce que le chien, lui aussi se sentait vieux parfois?
Et à quoi pouvait-il rêver ?

Fabien se posait souvent ces questions quand au beau milieu de la nuit le toutou poursuivait ses songes incertains. Peut-être repensait-il à Martha l’écuyère trapéziste ? Ou à Georg le cracheur de feu roumain ? Ou encore à Monsieur Arthur, le Monsieur Loyal glacial et distant qui régissait son petit monde d’une main de fer ? Fabien n’en savait rien, mais comme l’arthrose l’empêcherait de toute façon de dormir, il se plaisait à repenser à ces moments sous le chapiteau.

« Martha ! Plus droit le buste, plus droit ! T’es toute avachie sur ton trapèze…

  • J’sais bien Monsieur Arthur, j’sais bien, mais j’ai mal au dos aujourd’hui.
  • T’avais qu’à pas tant faire la java hier…
  • Pauvre con… »

La dernière phrase, seul Fabien l’avait entendu, dite à voix basse et sifflante, elle exprimait tout ce que Martha, au-delà tout ce que le petit monde du cirque Piépol, pensait de Monsieur Arthur. Parce qu’à bientôt quarante ans, dont presque 30 perchée sur des trapèzes ou des croupes de hongres, l’écuyère avait depuis longtemps perdu le goût de danser et boire toute la nuit. Mais voilà, Arthur dirigeait le cirque, Arthur les payait, Arthur était leur seul référent et il est bien connu qu’on ne crache pas dans la main qui vous nourrit. Ou alors de la manière la plus discrète possible. Martha jurait entre ses dents s’efforçant de redresser un buste malmené, des lombaires douloureuses et tassées. Monsieur Arthur était de haute stature, fort en gueule, le visage maigre et pointu. Depuis toujours il dirigeait le cirque, décidant des étapes, des embauches, contactant les municipalités, réglant les différents inévitables dans l’univers clos qui était le leur. Bougon, renfrogné, parfois antipathique, peu de gens l’appréciaient, tous le redoutaient. Mais aucun ne savait faire sans lui, alors bon gré mal gré on subissait ses remarques incessantes, ses coups de sang. Quand vraiment la pression devenait trop forte on partait, sur une poignée de main et la promesse de boire un verre si jamais on se croisait un  jour. Seul Fabien rentrait dans les grâces du patron. Il faut dire que personne ne faisait vraiment attention à lui de toute façon. C’était comme un élément du décor, au même titre que le chapiteau rouge ou les gradins escamotables. Il servait d’homme à tout faire, factotum idéal qui jamais ne se plaignait, jamais ne récriminait, poussant les chariots de matériel, nettoyant le crottin de Praline la jument, montant et démontant le chapiteau au gré des allées et venues à travers le pays. On ne savait d’où il venait, ni même son nom de famille. Un matin de juillet il s’était fait embaucher, se rendant utile, indispensable, acceptant tous les travaux, des plus pénibles aux plus dangereux. Il était pour tous Fabien, uniquement Fabien. Quelques années auparavant, à l’orée d’un bois où le cirque faisait halte entre deux étapes, un bruit provenant d’un buisson avait éveillé sa curiosité. Coincé entre deux branches un minuscule chiot glapissait sa peur et son envie de vivre. L’homme l’avait cueilli dans son énorme main, l’avait sevré, dressé à se taire, en avait fait une sorte d’ombre amicale de lui-même. Pas de nom, juste Le Chien cela semblait suffire à l’un et l’autre. Où qu’ils aillent rien ne les séparait. Monsieur Arthur avait bien un peu grommelé au début, mais voyant que son arpète resterait inflexible, préférant même quitter le cirque si besoin, il en avait pris son parti. Le Chien était un membre du cirque Piépol, un point c’est tout.

Ses mains déformées le faisaient vraiment souffrir cette nuit. Peut-être était ce l’humidité de cette fin novembre ? Le chien avait cessé ses gémissements, il ronflait maintenant. Dix sept ans. Un très vieux chien si l’on rapportait ça à une vie humaine. Fabien se demandait quels souvenirs il pouvait bien avoir.

« On applaudit bien fort Beppo et Polo les clowns! »

La voix de stentor du Monsieur Loyal avait tonné sous le chapiteau tandis que les deux clowns faisaient leur apparition. C’était des clowns à l’ancienne, Beppo l’Auguste au nez rouge et à la face rubiconde, Polo le clown blanc, sinistre, subissant sans cesse les brimades moqueuses de son camarade et jouant de la clarinette. Ils entamèrent leur tour de piste sous les yeux hilares des enfants. Fabien avait empêché, in extremis, Beppo de chuter avant l’entrée en scène. Il était ivre. Il était très souvent ivre, trop souvent, et si Monsieur Arthur ne l’avait pas encore licencié cela ne saurait tarder.  Les deux clowns avaient été embauchés au mois de juin de l’an passé. Le cirque faisait halte dans une étroite vallée vosgienne, profitant des premiers rayons de soleil pour faire de petites représentations les après midi. Il y avait déjà un clown, Pirlo, un grand gaillard originaire de Béthune. Mais il s’était entiché d’une belle allemande et avait quitté les représentations trois mois auparavant.  Vers 10h, un jeudi se souvenait Fabien dont la mémoire devenait parfois aléatoire, deux gars s’étaient pointés au guichet demandant s’il y avait embauche. Fabien qui faisait les entrées les avait conduit devant Monsieur Arthur. Ils se présentèrent déclinant noms et compétences, une poignée de mains pour tout contrat de travail et dès la représentation du soir ils furent inscrits au programme. C’étaient de bons clowns, à la fois drôles et pathétiques, tendres et cruels comme seuls savent l’être ceux qui maîtrisent cet art.

Les problèmes commencèrent quand Beppo, personne ne lui connaissait d’autre nom, pas plus que pour son compère Polo, tomba amoureux de Georg.

Qui refusa toutes ses avances.

Le clown suivait le cracheur de feu comme son ombre, tentant avec une certaine maladresse de le séduire à tout prix. L’autre était inflexible. Certes, il était homosexuel et le revendiquait, mais il n’éprouvait aucune attirance pour l’auguste. Ce sont des choses qui arrivent, elles ne sont pas bien joyeuses, mais il faut faire avec. Mais voilà, le pauvre Beppo, amoureux ou fou de désir, parfois les choses se confondent, ne s’y résolvait pas . Et peut-être par chagrin ou peut-être aussi pour saborder tout ça il avait commencé à boire. La plupart de ses entrées sur scène étaient faîtes sous le coup d’une ivresse manifeste et dangereuse pour le spectacle. Bien sûr, ses trébuchements incessants rajoutaient une dimension rigolote aux pitreries habituelles, mais de plus en plus régulièrement il oubliait son texte et son jeu.

Le chien venait d’ouvrir un oeil, il était trois heures trente du matin, dehors la nuit engloutissait le monde encore une fois. Est-ce que le chien se souvenait de Beppo? Et de la mort de Beppo?

« Tu veux promener? »

Le Chien remua vaguement la queue. Dehors la pluie avait cessé.

Fabien avait continué jour après jour traversant le pays d’est en ouest, du nord au sud. Parfois le cirque faisait une incursion à l’étranger, en Belgique souvent, le Val d’Aoste aussi. Pour Fabien c’était toujours un plaisir de voir les Alpes à l’horizon, leur majestuosité, le blanc des cimes. Une fois, il avait même pris Le Chien sur ses genoux en lui promettant qu’un jour ou l’autre ils iraient dans ces stations de ski huppées aux noms sonnant comme des louis d’or. Ca n’avait jamais eu lieu bien entendu, le cirque n’intéresse déjà pas beaucoup les riches, alors un cirque pauvre…

Parce que oui le cirque Piépol n’était pas rentable, presque misérable. Il faut dire que face à l’armada des grands cirques il n’avait pas grand chose à offrir: un tour avec deux chèvres presque aussi vieilles que têtues, une acrobate scoliotique, une jument harassée, un clown alcoolique et un cracheur de feu débonnaire mais lassé. A chaque fois c’était la même chose: on arrivait quelque part, on annonçait monts et merveilles, on vantait des tours d’exception, Monsieur Arthur usant alors d’une étrange voix de velours, mais quand les parents de plus en plus près de leurs sous s’enquéraient des représentations, des tarifs, très vite ils préféraient laisser leur argent à Ronald Mac Donald ou à Pinder. La plupart du temps dans cet ordre. Monsieur Arthur, depuis quelques années, trouvait des engagements dans des villages de plus en plus reculés, dans des campagnes de plus en plus désolées. Une fois, il n’avait pas encore Le Chien, Fabien se souvenait d’une halte quelque part dans les replis du Massif Central. Une vallée étroite et humide ouvrait sur une route terriblement pentue. Au sommet de celle-ci un hameau d’une dizaine de maisons. Un homme d’environ cinquante ans les avait accueilli.

« Martial Mathurin, je suis le maire.

– Bonjour Monsieur le Maire. Merci de nous avoir autorisé à représenter ci! »

Mais la surprise avait été de taille le soir: seul Martial Mathurin avait acheté un billet. Il n’y avait plus que six familles dans les environs et elles se moquaient bien du cirque. Alors, on avait fait comme si, on avait joué, peut-être même mieux que les autres soir, pour un homme qui avait une larme à chaque oeil à la fin du spectacle et qui tapait fort dans ses grosses paluches.

 

Il faisait froid dehors, très. Un vent coupant comme il y en a au creux de l’automne annonciateur de neige et de glace. Dans la rue Le Chien compissait quelques réverbères. Difficilement. Une arthrose lui paralysait peu à peu les pattes arrières. Tout de même il perpétuait cet Art, par souci du travail bien fait pourrait-on dire. Fabien avait pris sa retraite quelques mois auparavant. Ou la retraite l’avait pris, il ne saurait trop dire.

« Voilà Fabien, on va arrêter ici, on va fermer. T’auras qu’à pas démonter le chapiteau, t’auras qu’à prendre ton sac, ton chien et tes souvenirs. Le cirque Piépol n’est plus. »

Monsieur Arthur venait d’énoncer cet éloge en un souffle, une expiration. Fabien sentait malgré tout une immense tristesse, du désespoir dans cette déclaration.

« Pourquoi Monsieur Arthur? »

Avant de répondre le Monsieur Loyal avait contemplé longuement le plafond puis une chiure de mouche.

« Pourquoi…pourquoi ou pour quoi? Parce qu’on a plus un rond mon pauvre vieux, plus un sou plus un radis plus un spectateur. La crise, facebook et Disneyland. Les temps qui changent, du personnel plus tout jeune et la mort de Beppo, voilà pourquoi. Je ne vous paye déjà pas beaucoup, mais là je ne peux plus vous payer. Ni toi, ni Le Chien, ni Martha ou Georg ou je ne sais qui, c’est la fin, c’est pas gai, c’est comme ça.

Pars, prend cette retraite que tu mérites, oublie nous.

Adieu Fabien et merci. »

Subitement Monsieur Arthur était devenu tout gris, tout vieux, tout triste. Presque mort aurait pu jurer Fabien. Il n’avait pas vu le temps passer, il n’avait pas vu qu’eux tous vieillissaient. Il le prenait en pleine figure à cet instant; avec la mort du cirque il sentait poindre la sienne aussi, bientôt.

Alors il était sorti en sifflant Le Chien, avait ramassé ses affaires, contemplé le hauban du haut duquel s’était jeté Beppo le jour où il avait pris conscience que ses amours seraient vaines. Ca avait coûté de l’argent au cirque pour le faire enterrer, pour camoufler aussi ça en accident afin d’éviter que la police ou les impôts ne fouinent trop.

Il avait pris la route et plus tard un appartement dans une ville anonyme au milieu de cette France traversée si souvent.

Le chien jappaiten dormant ou plutôt gémissait tout bas. Fabien sentait le sommeil qui venait alors que l’aurore n’allait pas tarder à poindre. Sa prostate allait le laisser en paix deux ou trois heures, son arthrose aussi. Il était vieux, pas autant que Le Chien, non pas autant, mais lui aussi rêvait ou plutôt ressassait des souvenirs de plus d’un quart de siècle.

A quoi rêvent les chiens?

A des cirques oubliés?

Ce furent ses dernières pensées avant que ses yeux ne se ferment.